mercredi 11 novembre 2009

La Courbe du Temps (56)



" Seul, assis, je contemple l'eau et la montagne,
Appuyé contre un mol oreiller, j'écoute le vent et la pluie.
Tous les jours des amis viennent et s'en vont,
Tous les ans les fleurs éclosent et tombent. " (1)

Il multiplie les phrases et les offre comme des colliers de bois.
Elle multiplie les sourires et les offre dans l'absence.
Il s'avance dans le Temps permanent de la ville blanche. Les mains dans le mouvement des phrases, le corps délivré et vide. Il se dit que le vide de son corps ressemble au plein de son regard, il se dit aussi que chaque mot qu'elle prononce est un bouquet de violettes, que chaque sourire qu'il pose sur son épaule est une rosée d'automne.

"... A travers la mince soie rouge de ma robe,
Paraît ma chair parfumée, lisse et blanche.
Souriante, je dis à mon bien-aimé :
- Le rideau léger, l'oreiller et la natte seront frais. " (2)

Il note sur son écritoire : " le sourire des femmes sauve ", et celui de la danseuse rouge m'a délivré de l'absence du Temps. Il ajoute " le corps des femmes parfume l'âme ", et celui de la danseuse des bords du Fleuve et sous les Arbres a fait fleurir mes doigts, et " la jouissance des femmes est un vrai roman ", et celle de la danseuse rouge est une sidérite, et encore " la peau des femmes est un plumier ", et celle de cette femme libre ouvre mes phrases, il écrit également, " les mots des femmes délivrent votre parole ", et ceux de la danseuse de la ville aux martinets clairs a éclairci ma voix, plus loin dans le cadre lumineux de sa page blanche " les seins des femmes font de vous des musiciens ", et ceux de cette femme là ont mis en partita mes adorations.

" Cette nuit, tout est simple. La pensée ne réclame rien. Elle s'éclaircit, comme la gorge. Le repos est léger dans les nuances. " (3)

à suivre

Philippe Chauché


(1) Fantaisie / Hsu Pen XV° siècle / traduc. Patricia Guillermaz / La poésie chinoise / Pierre Seghers Éditeur / Club des Libraires de France
(2) Sur l'Air " Printemps a Wuling " / Li Ch'ing Chao 1081-1140 ? / d°
(3) Cercle / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard

mardi 10 novembre 2009

Eclairs (5)




Sur la barque fleurie
Elle sourit
Éclairs

à suivre

Philippe Chauché

lundi 9 novembre 2009

La Courbe du Temps (55)



" Mais c'est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l'avertissement arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu'on aurait cherché en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s'ouvre. " (1)

Il sait obstinément ce que vivre sa vie d'homme veut dire, de toute évidence qu'aimer le Temps illumine, qu'embrasser le verbe en Mouvement délivre, que toute passion doit s'accorder à l'Infini du silence, que le regard sauve, et qu'une main qui se pose sur une épaule est une éclaircie de fleurs de pruniers. Il se dit tout cela en reprenant ce chemin tant de fois parcouru qui conduit au bord du Fleuve et sous les Arbres. Il se dit qu'il écrira encore d'autre phrases quand il verra la danseuse rouge, il ajoute qu'il écrira des phrases même s'il ne la voit pas, et que les phrases accompagneront ses pas et son regard.

" Je me souviens d'elle, toute frêle,
Assise devant la courtine légère,
Chantant quatre ou cinq chansons,
Ou caressant deux ou trois cordes.
Son sourire était incomparable,
Sa colère avait plus de charme encore.

Je me rappelle l'heure du sommeil.
Je me couche tandis qu'elle n'ose.
Elle veut bien dénouer sa robe
Mais il faut la tirer vers l'oreiller.
Et de crainte qu'on ne la voie,
Timide, elle reste devant la bougie. (2)

" L'Instant présent est un souvenir de l'Instant à venir.
La nostalgie n'existe que dans les rêves des vierges oubliées.
Toute phrase est une caresse.
Tout regard un Instant de lumière.
Son corps délivre, ses mots accueillent, son sourire vivifie. " C'est ce qu'il dit à la danseuse rouge lorsqu'il la voit dans le mouvement du fleuve et le silence des arbres, il ajoute, votre mouvement croise et décroise les temps anciens, devenus sur l'Instant, les Temps présents. Je tiens au pluriel, précise-t-il. Elle l'écoute et d'un sourire renverse le mouvement de sa voix. Dans un autre renversement elle l'embrasse. Il lui dit alors : par vous j'accède au présent, à la vive lumière de la Courbe du Temps qui ouvre à la Joie.


" Chaque aube le jadis pousse dans l'espace une nouvelle lumière. Il n'y a pas deux aubes. Tous les matins du monde sont sans retour. Il n'y a pas deux nuits. Chaque nuit est le fond de l'espace en personne. Il n'y a pas deux fleurs, deux rosées, deux vies. Il faut dire à tout instant : Toi. " (3)

Plus tard dans la nuit terrible où tous les vents du globe glacent les pierres de la ville des martinets, il s'est souvenu du regard que demain elle ouvrira à ses mains et à sa bouche.

" D'où vient ce vent tout chargé de parfum ?
Pour l'accueillir, devant mon rideau, je brave le froid du printemps.
Je suis trop pauvre pour m'acheter des orchidées,
Aussi j'en peins une sur une feuille de papier.

D'une vraie fleur solitaire sur sa tige
Nul n'a pitié.
Mais celle que j'ai peinte,
Ne craint ni le vent froid ni la pluie oblique. " (4)

Son regard est cette orchidée sauvage qu'il embrasse dans la nuit d'automne.

à suivre

Philippe Chauché




(1) Le Temps retrouvé / A la recherche du temps perdu / Marcel Proust / Gallimard
(2) Souvenir / Shen Yueh ( 441-513) / La poésie chinoise / Anthologie des origines à nos jours / traduc. Patricia Guillermaz / Pierre Seghers Éditeur / Club des Libraires de France / exemplaire n° 591 / 1960
(3) La barque silencieuse / Pascal Quignard / Seuil
(4) L'orchidée que j'ai peinte / Ma Hsiang Lan XVI° siècle / La poésie chinoise / Anthologie chinoise / traduc. Patricia Guillermaz / Pierre Seghers Éditeur / Club des Libraires de France / exemplaire n° 591 / 1960

dimanche 8 novembre 2009

Quignard





" J'aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu'est-ce qu'un littéraire ? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu'ils finissent par habiter. Ils ne disent ni ne cachent : ils font signe sans repos. " (1)

L'art d'écrire pourrait être celui de convoquer des Noms qui font l'Histoire, et des histoires d'où viennent des noms. Dans ce sixième opus de " Dernier royaume ", comme dans les précédents, les Noms anciens tissent la trame sensible et le sens complexe du livre.

Le livre file au gré des vents vers le rivage de la mort, cette terre incognita que l'écrivain saisit comme on le fait d'un corps mouvant.

Lisons : " Héraklès, Admète, Dionysos, Orphée, Tirésias, Achille sont descendus aux enfers et en sont revenus. A leur retour ils racontaient ce qu'ils avaient vu. Ils racontaient comme ils pouvaient, avec des mots, les visages bouleversants qu'ils avaient rencontrés, la vieille lumière noire, toute l'ancienne tendresse. " (1)

Le livre délivre des éclats de ce rivage, avant que ne tombe la lumière noire et son tremblement, ce rivage où se joue l'Instant : " Quand il fut à mourir Henri de Lenclos fit approcher sa fille :
- Ma fille, je pense qu'il faut que vous ne vous associez que le temps. Ne devenez jamais scrupuleuse sur le nombre, l'âge, le rang, le coût, l'aspect, la circonstance - seulement sur le choix de l'objet dans le temps que vous en jouierez. " (1) mais aussi : " Il y a une scène étrange dans Pline Epistularum Lib. III 16 où une femme " essaie la mort " afin de l'offrir à son époux sans douleur. Arria l'Aînée plonge le poignard sous son sein gauche, le retire tout sanglant, le tend à son mari, ne tombe point, prend encore le temps de dire (alors qu'elle est morte ) :
- Non dolet, Paete. ( Paetus, cela ne fait pas mal. )
Arria l'Aînée n'es pas synchrone avec la mort.
Dans la mort d'Arria l'Aînée la mort n'arrive pas. " (1)

L'art d'écrire sur le temps passé qui passe, sur cette échancrure qui sépare la vie mouvante de la mort qui n'arrive pas , et qui vous saisit, est un art rare et sombre, le mouvement du livre, ressemble à celui d'une barque blanche qu'élève et abaisse en silence le mouvement de la marée de la vie. Il convient d'adopter ce même mouvement pour lire ce livre, une sorte de va et viens entre les histoires, un va et viens solitaire pour saisir tout ce qui s'y joue : " Quand on glisse sa main un instant dans la mer, on touche à tous les rivages d'un coup. De même le pied dans la mort, par laquelle on quitte le temps. " (1)

L'art d'écrire est celui du scissionniste savant, saisissant dans le mouvement des noms et des mots cette fontaine de jouvence qui mène au rivage du roman qui définitivement s'écrit contre le groupe social.

" La solitude est une expérience universelle. Cette expérience est plus ancienne que la vie sociale car toute la première vie, dans le premier royaume, a été une vie solitaire.
Saint Augustin a écrit : La vie avant de naître fut une expérience.
En Chinois Lire et Seul sont des homophones.
Seul avec le Seul.
Ouvrant un livre il ouvrait sa porte aux morts et il les accueillait. Il ne savait plus s'il était sur terre. " (1)

Retournement : en ouvrant un livre, il ouvrait sa porte aux vivants, accompagné de cette assemblée, il se savait à jamais au Paradis.

" L'intimité qui fait remonter à l'intérieur de soi le monde le plus ancien est le bien le plus rare. " (1)

Mais aussi, cette même intimité qui fait voir des mondes nouveaux est un bien unique. Elle naît dans la nuit sexuelle.
Ce livre est ce bien unique.

à suivre

Philippe Chauché

(1) La barque silencieuse / Pascal Quignard / Seuil

samedi 7 novembre 2009

La Courbe du Temps (54)




" Qu'il vienne, qu'il vienne
Le temps dont on s'éprenne. " (1)

Une joie intense le traverse, il se dit que le rythme qu'il donne à sa vie, vient de là. De la musique des corps, pense-t-il, et de celle des mots qui nous recouvrent d'or.
Cette beauté saisissante lui ouvre un nouvel espace où il se révèle.
Le trouble de sa peau est une pluie d'été.
Il reprend une à une ces phrases, qui se déroulent sous ses yeux dans le Cercle du Temps. C'est dans ces phrases ajoute-t-il sur son écritoire, que je vois au mieux le corps et sa Courbe, et ce corps embrase ses phrases. Il se dit alors dans la lecture lumineuse des phrases que le mouvement de son corps se renouvelle sans cesse. Le renouvellement permanent du mouvement, c'est aussi celui de la passion.

Dans la nuit, la lune
Tout est surprenant
Je m'endors.

" J'ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n'élude. " (2)


Il ouvre les yeux dans le silence du matin bleu gris, à portée de main une révélation résonne. Toute révélation est un mouvement, note-t-il, ajoutant, toute révélation est un transport du corps qui écoute et vibre, une musique du Temps. Il traverse la ville endormie dans la suspension du doute, son sourire éclaire sa marche, il marche en écrivant et laisse chaque pierre traverser sa peau, il marche et chaque pavé s'élève sous ses pieds, il marche et la réjouissance du Temps l'éclaire.

" Arrivée de toujours, tu t'en iras partout. " (3)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Chanson de la plus haute tour / Une saison en enfer / Arthur Rimbaud / Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard
(2) Mémoire / Vers nouveaux et chansons / d°
(3) A une raison / Illuminations / d°

jeudi 5 novembre 2009

Lune d'Automne




Lune d'automne
Dans ses éclats
Je l'écoute.

Gris du ciel
Dans la douceur de sa peau
Je médite.

Matin troublé
Vols lointains d'oiseaux rouges
Je me souviens.

à suivre

Philippe Chauché

mardi 3 novembre 2009

La Courbe du Temps (53)



" La beauté est un renversement ", c'est ce qu'il note en l'écoutant. " La beauté, éclats du Temps ", pense-t-il, sublime regard qui croise le sien. " Les yeux appellent les yeux ", se dit-il. " Le verbe appelle le verbe ", " La peau est l'écho musical de la Courbe du Temps ", ajoute-t-il.

" Le regard des femmes qui vous choisissent s'accorde merveilleusement au Temps ", mais aussi " Leur corps renverse le verbe ", et " La jouissance est le miracle de la phrase et des sens ", ou encore " Dans le mouvement de ses mains fleurissent des nénuphars ", c'est ce qu'il écrit dans son carnet en moleskine noire.

" Un baiser vaut mille poèmes, et un poème vérifie le baiser ", ou encore, " J'accède à la musique de la phrase dans le désir ", mais aussi " Sa main posée sur mon épaule est une rosée ", et encore " Je vois dans ses bras ce que l'on entend par Résurrection ", voilà ce qu'il lui dit.

" Sur son ventre je vérifie les éclats de la Phrase ", et " Dans ses bras, j'écris ", ou encore " Les Cercles du Temps sont les mots qu'elle m'offre ", et " Je l'écoute dans l'espace du roman ", et c'est cela qui rend le monde à sa beauté.

Il lui dit aussi, je suis heureux.

à suivre

Philippe Chauché

La Courbe du Temps (52)



" Pluie, Semence, Dissémination, Trame, Tissu, Texte.
Écriture. " (1)


Il se dit, les temps changent, le vent du nord s'invite et griffe ma peau, il se dit aussi, la pluie patiente, dans quelques heures elle noiera mes chaussures italiennes corail. Il ferme les yeux et laisse l'hiver gifler son visage.

Il se penche sur la glaciation du Temps, étrange, saut dans un autre temps, c'est ce qu'il écrit.

Ma seule arme, pense-t-il, c'est le bonheur, une autre manière d'embrasser l'espace, là près du fleuve et sous les arbres, où plus un seul mouvement n'éclaire le bleu de son regard.

Il remonte le col de velours de sa veste noire, allume à plusieurs reprises une cigarette américaine, et se fige face au fleuve. Les arbres ont disparus.

Plus tard dans la nuit, il reprend ces notes, mots à mots, il ne reconnaît rien de ce qu'il est.

Seule solution se dit-il, seule résistance aux manoeuvres diaboliques qui se déchaînent, tout reprendre.

Il se dit le Temps vibre, le vent du sud embrasse ses yeux, il se dit aussi, l'été illumine chacune de ses mains. Elles sont faites pour l'amour de cette Courbe.

Il se penche sur la révolution du Temps, merveilleux, je suis ce temps en mouvement, pense-t-il, et c'est de ce mouvement que va naître le mot, la peau et la fleur.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Roland Barthes / L'Empire Des Signes / Éditions Albert Skira

lundi 2 novembre 2009

Passion Vive (2)

" La splendeur, le divin de l'esthétique est justement de ne s'attacher qu'à ce qui est beau ; pour le fond elle n'a à s'occuper que des belles lettres et du beau sexe. Je peux me réjouir et réjouir mon coeur en imaginant le soleil de la féminité rayonnante dans sa plénitude infinie, s'éparpillant en une tour de Babel, où chacune en particulier possède une petite parcelle de richesse entière de la féminité, mais de sorte qu'elle en fait le centre harmonieux du reste de son être. En ce sens la beauté féminine est divisible à l'infini. " (1)

Le beau est la splendeur du soir.
Le ciel hésite entre le noir total, le gris perle et le blanc surgissant de la pleine Lune.
Le beau du Temps va naître de l'Instant, dans les mouvements de soie de son regard, éclats vifs.
Les corps nous délivrent de la pesanteur, ils échappent à la loi sociale, c'est une bonne nouvelle.
Le beau de l'Instant, comme un remue ménage du Verbe, fait exploser les certitudes.
Le centre harmonieux de la phrase est définitivement une histoire de peau.
J'écris au temps présent dans la délivrance de l'accompagnement.
Je n'ai rien à perdre à vivre.
La beauté féminine, émergence d'une composition florale.
Jasmin, rose et marguerite.
Ce jour, j'ai l'humeur fleurie.

à suivre
Philippe Chauché

(1) Le Journal du Séducteur / ou bien... ou bien... / Sören Kierkegaard / traduc. F. et O. Prior et M. H. Guignot / Gallimard

dimanche 1 novembre 2009

Céline en Novembre (2)



L'affaire est entendue. Céline est une ordure, un antisémite , un réactionnaire, un danger public, que sais-je encore, mais ajoutent--ils, un grand écrivain, dont on peut se passer, etc. Laissons reposer ces aboiements qui hantent la littérature française depuis prés d'un siècle, un siècle d'écrivain. Rendons-les à celles et ceux, qui ont aussi un temps, cherché querelle à Hemingway, Nabokov, Miller, Joyce, Claudel, Artaud, et quelques autres, laissons mijoter la haine, et elle finira bien un jour par se consumer dans la nuit. Soyons simplement attentifs au pourquoi de la chose inimaginable, pas question de pardonner ces mots là, ces délires, pas question non plus d'éluder les dates, Céline écrit dans un certain temps, une certaine France, qui de toute façon le déteste. Ne rien dire de tout cela, serait une erreur. Céline délire, ne cachons rien de ce délire et de ses outrances, mais regardons de près les autres délires de ces temps.

L'affaire Céline, Sollers l'a connaît bien. Tout écrivain français qui pense qu'écrire est un acte scissionniste devrait aussi s'en occuper, ou pour le moins s'en souvenir, question de langue et question profondément musicale. Sont-ils aussi nombreux à se préoccuper de la musique de leurs phrases ? Cherchez, vous trouverez !
Sollers donc, publie en ce mois de novembre, un petit livre (1), qui une fois de plus va soit être ignoré, moqué, ou faire des jaloux. A vous de voir, mais c'est la même chose.

Sollers reprend des textes où il s'essaye à déchiffrer, au sens musical du mot, les romans de Céline. Morceaux choisis :

" Qu'on ne dise pas qu'il a soutenu un parti contre un autre : ses tableaux sont automatiquement implacables. Il était contre tout ce qui incarne. Se prend pour. Merveilleux démystificateur. Bouffon précis. Clinicien. Expert. Désintéressé. Personne n'a mieux inventorié, avec une plus superbe mauvaise foi, les sournoiseries de la pose. " (1) - Cahiers de l'Herne, n°, 1963 -

" Vous attaquez la Société ? Elle se défend. Vous démasquez le mensonge ? Il redouble, il vous fabrique aussitôt des faux doubles. Après tout, devant une telle mauvaise foi, Céline aurait pu douter, se décourager. Mais non, il est lancé en pleine écriture, à nous deux XX° siècle ! " (1) - Le Magazine littéraire, octobre 1991 -

" Maudit, Céline ? Mais : par définition. Là où il y a un mot, il pourrait y en avoir vingt autres. Une image n'est que l'ombre portée d'une série. Les ailes de la ponctuation entraînent un tourbillon sur place. " (1) - La Guerre du goût - Gallimard -

Et c'est ainsi que va la littérature immédiate, celle qui est donc terriblement travaillée, follement destructrice, amoureusement nourrie, incendiée, musicale, c'est ainsi que va littérature qui importe, le reste n'est que blabla et chichi.

" Vous pensez bien, je n'ai pas le désir du tout de vous apitoyer... déjà quatre livres consacrés à mes malheurs !... je pourrais un peu penser à vous... vous n'avez pas trop souffert, des fois ?... bien autrement!... mille fois pire !... plus délicatement, voilà ! vous n'en laissez rien apparaître, pas un soupir !... mes grossiers avatars, assez ! " (2)

" Tas de décombres et morceaux de boutiques... et plein de pavés par monticules, en sortes de buttes... tramways en dessus, les uns dans les autres, debout et de travers, à califourchon... plus rien à reconnaître... surtout en plus des fumées, je vous ai dit, si épaisses, crasseuses, noires et jaunes... oh j'ai l'air de me répéter... mais n'est-ce pas il faut... je veux vous donner l'idée exacte... pas rencontré un seul vivant, les vivants ! où... je dois dire... ils sont partis... aussi sous des tas de pavés ? pourtant c'était du monde à Hambourg !... disparus tous ? à leur aise !... " (2)

"... le rigodon qu'est tout ! perlipopette que ça saute ! ... cervelles en gibelotte, esclaves aux murènes, dodus, chrétiens aux jaguars, collabos Villa Saïd... et demain tenez vous m'en direz des nouvelles !... de ces marmites écumantes à tous les carrefours... pour qui ? pour qui ? pour vous, pardi ! lentement à bouillir, aux cris de saison... le petit détail qui me froisse un peu, où je tique, c'est la galanterie... ç'aurait été là par exemple l'Hitler gagnant, il s'en est fallu d'un poil, vous verriez je vous le dis l'heure actuelle qu'ils auraient tous été pour lui... à qui qu'aurait pendu le plus de juifs, qui qu'aurait été le plus nazi... sorti la boyasse à Churchill, promené le coeur arraché de Roosevelt, fait le plus l'amour avec Goering... ça tourne tout d'un côté, d'un autre, ils se précipitent, s'en foutent sur membre ils tombent, le principal qu'ils soient mis à fond... oh qu'ils prennent la petite à Adolf, je vous dis, s'en est fallu d'un poil !... " (2)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Sollers - Céline / Écriture
(2) Céline / Rigodon / Gallimard

samedi 31 octobre 2009

Céline en Novembre



à C. vivement.

" Vous êtes bien aimable de vous intéresser à mes si furtives activités littéraires. Il ne s'agit pas d'oeuvre - aucune prétention, et pas de littérature mon Dieu non. "

" Je suis exténué, je termine mon oeuvre, tant de pages. On ne m'y reprendra plus. "

" Vous avez admirablement deviné le fond du problème. L'angoisse devant la perversité ambiante, ce constat évident que tout s'écroule déjà - que la catastrophe est dans l'air. L'important c'est de ce placer dans l'intimité des choses. "

" Et j'avance le prochain monstre, folle entreprise une fois de plus. Il faut trouver le ton, le style, quelle abominable sujétion. Les frivolités m'échappent."(1)

Voilà c'est écrit, il fallait simplement pouvoir le lire. C'est la bonne nouvelle de ce mois de novembre, la réédition de ces vingt-huit lettres de Louis Ferdinand Céline à son ami Joseph Garcin, " un personnage comme Céline les affectionne : curieux des hommes et de toutes les expériences, aimant l'aventure et la vie, mais facilement inquiet et pessimiste, arriviste et sachant profiter de toutes les occasions pour fuir ce qu'il appelait la médiocrité générale, peu scrupuleux sur les moyens, certes, mais fidèle en amitié. " (1), c'est net, clair, vif, brusque, terrible, comme ce qui va devenir son "oeuvre". Céline écrit, seul contre tous ou presque, Garcin un temps est là, à Londres, mais finalement si proche du docteur Destouches. Il lit Céline, qui en douterait, il lit le " Voyage au bout de la nuit " : " Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais rien dit. Rien. " ... " Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu'on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière. " ... " C'est difficile d'arriver à l'essentiel, même en ce qui concerne la guerre, la fantaisie résiste longtemps. " ... " Déjà notre paix hargneuse faisait dans la guerre même ses semences. " ... " Décidément, j'étais un créateur d'euphorie ! " (2)
Vingt-huit lettres donc, vivement actuelles, il suffit de bien les lire, mais c'est une autre histoire, comme ses roman d'ailleurs. Mais qui les lit aujourd'hui, posez la question autour de vous, les réponses ne manqueront pas de vous amuser, vingt-huit lettres, des goûtes d'eau ou l'acide si l'on veut.

" Je vois nos contemporains pénibles digestions et aveuglement. " (1)
" La peur elle est partout, voilà le malheur des hommes. " (1)

Vingt-huit lettres admirablement mises en musique par Pierre Lainé : " Au-delà de l'anecdote, que nous apportent ou nous confirment ces lettres quant à la connaissance de la pensée célinienne de 1929-1938, période essentielle pour l'élaboration des premiers romans et la mise en place chez l'écrivain d'un projet, d'un style, d'une poétique au sens que Genette donne à ce mot ?
Certaines de ces missives, très brèves, peuvent apparaître anodines ; l'ensemble consitue cependant un apport important à la connaissance de l'homme et de l'oeuvre, d'autant que cette correspondance, étendue sur près de dix années, s'oriente autour de la question fondamentale de la genèse et de la création romanesque célinienne. "

" Je suis malade, exténué par mille servitudes - ce roman qu'il faut finir me tue, j'y laisserai la peau et le peu de jeunesse qui reste, ce sera bien terminé. "

" Les gens ne comprennent rien à rien, des bûches de toute façon, voyez ce second livre, j'hallucine, j'exagère, bien, mais c'est la loi du genre, ma loi - j'essaye d'alerter le lecteur en fait. Et le lecteur roupille et ne veut surtout pas être dérangé. "

" Vous pensez bien que tout cela, discutailleries, rigodon, c'est le reculer pour mieux sauter, petit sursis pour amuser la galerie. La guerre arrive et quand elle sera finie, si nous ne sommes pas poussières aux vents d'alors, nous seront trop vieux pour reprendre le cours des choses...
Amusez-vous bien avant de quitter Londres. Quels sont vos projets ami ? J'irai prochainement là-bas... Je vous tiendrai au courant - et pour notre peintre.
Bien affectueusement.
Destouches. " C'est la dernière, datée du 22 octobre 1938. La suite on la connaît ? Pas si sûr !
Chez le même éditeur est publié un Céline de Philippe Sollers, reprise d'articles parus ici ou là. Lisons, nous en reparlerons.

à suivre

Philippe Chauché




(1) Louis-Ferdinand Céline / Lettres à Joseph Garcin ( 1929-1938 ) / réunies et présentées par Pierre Lainé / Écriture
(2) Voyage au bout de la nuit / Louis-Ferdinand Céline / Gallimard / Édition de 1952

Passion Vive

" Tout s'effondre et tout se révèle, c'est un enchantement à une chance à l'envers, caverne et trésor, campagnes, rivières, bois ruisseaux, plages. On est tellement à contre-courant qu'on ne sait plus où est le courant. Sésame, ouvre-toi, les richesses sont-là, dans les caisses. On est des voleurs, les dieux reviennent en douce avec nous, le silence de la nuit est le lac le plus profond de la terre. "(1)

Fraîcheur du matin. Tout s'illumine. J'ouvre les yeux sur le Mouvement du Temps. Ma main sur mon cadran solaire amoureux. Tout brille.

Fraîcheur de l'air. Tout s'ouvre. Je me penche à la fenêtre, les yeux largement ouverts sur le Temps et son mouvement, invisible aux aveugles.

Fraîcheur vive. Tout s'annonce. Je l'embrasse longuement dans le Mouvement des phrases.

Fraîcheur de la nuit, j'y reviens. La nuit, le jour, le jour, la nuit, même histoire, mêmes passions. J'écris dans les éclats de son regard. " Il lui arrive de s'endormir dans ses bras, de fermer les yeux dans le mouvement de mes hanches, de sourire à ma Passion Vive, de mes excès, de mes manières d'être. Rien n'est pourtant plus simple, lui dit-il, rien n'est pourtant plus nécessaire que cet écart qui culmine dans son embrasement du Temps. "

" Jour de bonheur tranquille
le Mont Fuji voilé
dans la pluie brumeuse. (2)

à suivre

Philippe Chauché



(1) L'étoile des amants / Philippe Sollers / Gallimard
(2) Baschô / Haïkus / Anthologie traduc. Roger Munier / Fayard

vendredi 30 octobre 2009

La Courbe du Temps (51)



" La jouissance ne consiste pas seulement à laisser passer de la joie dans ses membres ; mais à détruire les habituelles raisons de vivre, et à flotter, inhumainement, dans une solitude qui se découvrira spirituelle. " (1)

Il s'avance dans la nuit, et les phrases l'environnent. Nuées réjouissantes, éclats permanents de vie, mélodie soyeuse de sa voix, arc-en-ciel de peau, saisissement de jouissance, silences radieux de son regard. Il se dit, l'espace se libère dans le mouvement de ses mains qui se posent sur mon épaule. Il poursuit, la Courbe du Temps fleurit au creux de son ventre, tous les éclats de sa joie m'émerveille et ses mots composent avec mes mains. Il écrit dans la nuit, sampang lumineux sur les bords du fleuve et sous les arbres, c'est là que la danseuse rouge a ses habitudes, c'est là qu'elle dessine dans le verbe le mouvement de ses bras envolés. Il écoute l'écho des éclats de lune qui l'entourent, et se dit, le bonheur est une voile blanche qui se gonfle dans le secret de la nuit. Il avance dans les phrases, pas à pas, mot à mot, corps à corps, la phrase amoureuses est un corps de délices, la phrase qui jouit lui ressemble dans la fraîcheur de la nuit d'automne, la phrase se dévoile lorsqu'il pose sa main sur son ventre, la phrase éclate en mille sourires de joie.

" O ciel au-dessus de moi, ciel pur ! Profond ! Abîme de lumière ! En te contemplant je frissonne de désirs divins. " (2)

Il note sur son écritoire, je garde en permanence son regard sous mes mains.

" Quand il arrivait qu'une joue de femme s'approchât de moi - c'était si rarement, j'ai trop de doigts à mes mains pour les compter - c'était une espèce de satin, de tiédeur, de bonne odeur, de beauté extrême, de joie suffocante qu'il est difficile de dire. " (3)

Il pense, les mots sont des goûtes de sueur sur son dos.

" Blanche beauté de lune embranchée de parfum...
Une bouche qui parle exhalant une perle,
Souffle à l'odeur de myrrhe et lèvre de carmin
Laissant perler le suc et le miel qui déferle ! " (4)

Il écrit, danseuse rouge fait exploser les phrases.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Évoluer parmi les avalanches / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard
(2) Ainsi parlait Zarathoustra / Friedrich Nietzsche / traduc. Marthe Robert / 10-18
(3) Les Paradisiaques / Pascal Quignard / Grasset
(4) Moïse Ibn Ezra / Poésie amoureuse hébraïque / Poèmes d'amour d'Andalousie à la Mer Rouge / traduc. Masha Itzhaki Michel Garel / Somogy

jeudi 29 octobre 2009

Propos Intempestifs (3)

" Un livre devrait être un geste. " (1)

Art de vivre : aimer dans la joie de son silence.

" Je pense en fait avec ma plume. Car ma tête bien souvent ne sait rien de ce que ma main écrit. " (2)

Art de jouir : écrire sur les rivages de son ventre.

" Lorsque je te rencontre, tu m'es aussi présente qu'en rêve. " (3)

Art d'écrire : embrasser les étoiles de son regard.

" Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d'autres après, et même de plus grands qui sont en embuscade. (4)

Nécessité permanente : déjouer le diable et ses admirateurs par ses mots et ses caresses.


à suivre

Philippe Chauché

(1) Je serai un grand mort / Jacques Rigaut / Distance
(2) Remarques mêlées / Ludwig Wittgenstein / traduc. Gérard Granel / GF Flammarion
(3) Mes Inscriptions 1943-1944 / Louis Scutenaire / Allia
(4) L'Art de la prudence / Baltasar Gracian y Moralès / traduc. Amelot de la Houssaie / Rivages poche

mardi 27 octobre 2009

Propos Intempestifs (2)

" Il faut apprendre à voir, il faut apprendre à penser, il faut apprendre à parler et à écrire : le but de ces trois disciplines est une culture raffinée. Apprendre à voir : habituer l'oeil au calme, à la patiente, à laisser les choses venir à lui, à suspendre le jugement, apprendre à faire le tour du particulier et à le saisir dans sa totalité. " (1)

Les hommes devraient s'écouter deux fois avant de parler.

Les fous gouvernent, les sages observent.

Jugement absolu : son attitude dans la jouissance.

L'art d'écrire, c'est l'art d'aimer.

Voir, c'est entendre.

" Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté. " (2)

Les hommes devraient apprendre à embrasser le bonheur.

Les sages savent disparaître.

Jugement absolu : son attitude face à la nudité.

" L'instant, l'instant dépouillé de toute nostalgie et de toute espérance, voilà la seule et authentique éternité. " (3)

Les hommes ont une mémoire d'huître.

A fréquenter des traîtres, on s'aiguise.

On gagne en sagesse en dormant les yeux ouverts.

Écrire c'est gifler les imbéciles.

Bonheur total : écouter dormir une déesse.

à suivre

Philippe Chauché

(1)Crépuscule des Idoles / Friedrich Nietzsche / traduc. Jean-Claude Hemery /
Gallimard
(2)L'Homme de Cour / Baltasar Gracian / traduc. Amelot De La Houssaie / Éditions Gérard Lébovici
(3)Commérages / Esnaola / Distance

dimanche 25 octobre 2009

La Courbe du Temps (50)



" Lorsque je marche dans Paris, ce sont les phrases qui décident de mes instants : ce sont elles, lorsqu'elles viennent, qui me donnent la température de ma journée. " (1)

Il se dit, en regardant la rivière et les arbres, où lui est apparu la danseuse rouge, il se dit : le Temps, comme les phrases, m'appartiennent. Il éclate sous mes doigts et dans mon ventre, elles s'allument dans mon regard. Il dessine dans ma mémoire la portée lumineuse où s'accordent les cordes et les cuivres de ma joie, et nourrit chacun de mes mouvements. Elles effleurent ma peau qui sous leurs éclats change de couleur. Il m'invite à me glisser entre le croisement et le décroisement de ses mains au bord du fleuve et sous les arbres, dans le silence de son regard, dans l'éblouissement de ses seins. Elles m'offrent ces glissements de couleurs, rouge, bleu, vert, jaune, blanc, noir, gris. J'écris.


" Noie ton coeur dans les plaisirs, fais la noce, bois à l'outre sur les berges de la rivière, au son de lyres, des colombes et des martinets. Danse et réjouis-toi, bats des mains, sois ivre et frappe à la porte de la joie ! " (2)

Les éclats de son visage illuminent mes mains.

" Il me faut ces gloires du soir frappant de biais votre bois de lauriers. " (3)

Sa bouche : une Odyssée.

à suivre

Philippe Chauché

(1) Évoluer parmi les avalanches / Yannick Haenel / L'Infini / Gallimard
(2) Ta part légitime / Moïse Ibn Ezra / env. 1055 - env. 1135 / Poésie hébraïque du IV) au XVIII° siècle / choix de poèmes adapté de l'anglais en prose française et présenté par Frans de Haes / L'Infini / Gallimard
(3) Pleine marge / André Breton / Signe ascendant / Poésie/Gallimard

vendredi 23 octobre 2009

Les Translatines (2)

C'est une nouvelle fois une voix qui vérifie le profond intérêt du théâtre, c'est une nouvelle fois des corps qui l'inscrivent dans l'Instant.

L'un est seul en scène - durant la quasi totalité de la pièce - (1), sa voix est celle d'un acteur qui est aussi psychanalyste, sa voix porte celle d'un médecin argentin qui a un jour "récupéré" une enfant de la dictature, enlevée par les militaires à ses parents assassinés. Sa voix dit l'évidence de sa vie, tout est net, organisé, millimétré, l'autre "temps" est oublié. Mais un jour tout bascule, lorsqu'un avocat des mères et grands-mères des victimes retrouve l'enfant. La vie nouvelle se déchire, l'autre "temps" s'invite, et tout explose, le corps et la voix du médecin, sûr de ses certitudes et de son bon droit. Point de condamnation ici, mais l'affrontement de deux déchirements, d'une histoire qui se poursuit. Vérité des temps, justice de la vérité, et les tremblements de la réalité qui défont les évidences. C'est aussi du trafic des corps dont il est question, du trafic de la vie, et de la puissance du "rêve d'enfants".

Eduardo Pavlovsky porte la puissance absolue du corps de l'acteur, l'étrange séduction de la voix de l'acteur. Ce corps n'a besoin d'aucun artifice pour faire entendre cette histoire "terrible", cette voix d'aucune béquille pour faire entendre l'acte théâtral. Le corps de l'acteur est immense, sa voix trouble le jeu de ce qui est écrit. Il dit et laisse dire mille histoires qui se greffent à celle attendue, c'est peut-être ce que l'on appelle l'improvisation de la voix et du corps de l'acteur. C'est sûrement la vérification que le théâtre est porteur de cet acte fondateur, "je suis toujours à la hauteur du hasard", et ce hasard s'invite pour dire mille détails, qui demain seront autres, pour faire voir une autre face de l'Histoire - dire c'est faire voir et faire entendre, cela se vérifie aussi en amour -, liberté de l'acteur qui nourrit l'histoire des histoires de théâtre qu'il a déjà entendues et vues ailleurs. Vérification nécessaire : la voix porte une fiction qui n'est jamais la même. Miracle du mouvement de l'imaginaire.

Ils sont cinq sur scène, dans l'espace incertain d'un bureau oublié, d'une administration tout aussi invisible qu'absurde, (2) ils n'ont rien à faire qu'à laisser passer le temps inutile. Leurs vies : un naufrage, leurs amours : un vide, leur rêves : oubliés, leurs révoltes : révolues, leurs envies : illisibles.
Voilà ce qui se joue, et cela se joue dans une tension rare, tension du jeu en devenir, de l'acteur tendu comme un arc invisible, du déplacement qui est une explosion, de l'éclat de voix qui est un cri ou un murmure.
Du rien de l'état, naît le tout de l'acte. Je joue dont j'invente en permanence.

à suivre

Philippe Chauché


(1) Potestad / Eduardo Pavlovsky
(2) Tercer Cuerpo / Claudio Tolcachir - Cie Timbre 4

mercredi 21 octobre 2009

La Courbe du Temps (49)

Il se dit, les éclats du jour délivrent de la douleur.
Il se dit aussi, l'écho de sa voix est une magie joyeuse et soyeuse qui illumine mon regard.
Il se dit, l'Instant est à chaque fois une nouvelle aventure.
Il se dit aussi, le verbe porté ici, est comme une main, qui sur son dos se pose.
Il se dit, l'Instant lui appartient, comme il m'appartient.
Il se dit aussi, à chaque jour, j'écris de mieux en mieux.
Il se dit, l'espace de nos rencontres est invisible.
Il se dit aussi, à chaque phrase une caresse, à chaque verbe un baiser, à chaque mot une renaissance.

à suivre

Philippe Chauché

mardi 20 octobre 2009

Les Translatines (1)

" J'envie - sans bien savoir si je les envie vraiment - ces gens dont on peut écrire la biographie, ou qui peuvent l'écrire eux-mêmes. Dans ces impressions décousues, sans lien entre elles et ne souhaitant pas en avoir, je raconte avec indifférence mon autobiographie sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes confidences, et si je n'y dis rien, c'est que je n'ai rien à dire. " (1)

Le texte existe, là sous nos yeux.
Le livre est visible, dans la voix. Les deux acteurs, porteurs du texte le livrent et s'y livrent dans les échos qu'il déclenche, ils s'y fondent, s'y frottent, s'y glissent, s'en amusent, et nous en amusent.
Le livre se faufile et vagabonde, les deux voix s'insinuent dans la page. Les mots, les mots, comme une nécessité.
C'est un exercice de haut vol que l'on nomme lecture publique, il ne peut s'accomplir que dans la totale concentration d'un corps libéré et tendu à la fois, cet exercice de haute valeur, ne peut s'épanouir que dans le savoir et la saveur du texte. (2)

" L'odorat est un bizarre sens de la vue. Il évoque des paysages sentimentaux que dessine soudain le subconscient. C'est quelque chose que j'ai éprouvé bien souvent. Je passe ans une rue ; je ne vois rien ou plutôt, regardant tout autour de moi, je vois comme tout le monde voit. Je sais que je marche dans une rue, et j'ignore qu'elle existe, avec ses deux côtés faits de maisons différentes, construites par des être humains. Je passe dans une rue ; voici que d'une boulangerie me vient une odeur de pain, écœurante par sa douceur même : et mon enfance se dresse devant moi, venue d'un certain quartier lointain, et c'est une autre boulangerie qui m'apparaît, sortie tout droit de ce royaume magique fait de tout ce que nous avons vu mourir. " (1)

Les voix font vivre les livres.

" Je relis, lentement, lucidement, morceau par morceau, tout ce que j'ai écrit. Et je trouve que ceal est nul, et qu'il aurait mieux valu ne jamais l'écrire. Les choses réalisées, que ce soient des phrases ou des empires, acquièrent, de ce seul fait, le pire côté des choses réelles, dont nous savons bien qu'elles sont périssables. Ce n'est pas cela, cependant, que je ressens et qui m'afflige, au cours de ces lentes heures où je me relis. Ce qui m'afflige réellement, c'est que cela ne valait pas la peine de l'écrire, et que le temps perdu à le faire, je ne l'ai gagné que dans l'illusion, maintenant évanouie, que cela en valait la peine. " (1)

Les corps silencieux épousent les voix, les phrases s'en trouvent bouleversées.

" Extase violette, exil du couchant finissant sur les cimes... " (1)

L'acte de lire haut est un miracle partagé.

" la seule façon de te procurer des sensations neuves, c'est de te construire une âme neuve. " (1)

à suivre

Philippe Chauché

(1) Le Livre de l'Intranquilité / Fernando Pessoa / traduc. Françoise Laye / Christian Bourgois Éditeur
(2) Les Translatines 2009 / Lecture publique du Livre de l'Intanquilité / La nuit de l'Intranquilité par Alain Simon et Jean-Marie Broucaret / Bayonne / Samedi 17 octobre 2009

jeudi 15 octobre 2009

Le Temps du Silence



Une pose, le temps du silence, l'espace est ouvert, il nous reste à le fleurir.

à suivre

Philippe Chauché